Du destin de la presse informatique

Une belle histoire qui risque de bien mal finir…

Ceux qui lisent la presse économique sont déjà au courant. La presse écrite va mal depuis plusieurs années, c'est en particulier le cas de la presse professionnelle ou spécialisée. Le cas de la presse informatique est le plus difficile. A cela une raison simple : la presse est dépendante de la publicité, les lecteurs ne payant qu'une infime fraction de l'information qu'ils consomment (quand ils payent quelque chose), et la publicité suit les stratégies des annonceurs… qui s'orientent de plus en plus vers le web (ce n'est pas cher) et vers le marketing direct, notamment dans l'informatique (les cibles des annonceurs sont ultra-majoritairement internautes). Nous sommes arrivés à un point où les deux principaux groupes de presse informatique en France vont sérieusement réduire la voilure au point que certains commencent à craindre la disparition d'une presse spécialisée de bon niveau (au profit, dans le meilleur des cas, d'une presse plus grand public ou plus généraliste). Le groupe Test (01Informatique, l'Ordinateur Individuel, Décision Informatique, etc.) va réduire très nettement son nombre de titres. Le groupe IDG France (Le Monde Informatique, Distributique, Réseaux & Télécoms…) est actuellement en vente dans un marché peu porteur.
Sans doute y a-t-il une certaine culpabilité collective et un aveuglement général. Il est certain que les "vieilles recettes" (la diffusion large et gratuite, l'obsession du financement par la publicité…) ont fait leur temps. Et les changements nécessaires ont tardé. Alors, imaginons que parmi les lecteurs de ce blog, il se trouve quelqu'un ayant quelques millions d'euros à investir, comment lui donner envie de le faire dans la presse spécialisée ou professionnelle, avec des arguments qui ne sont pas ceux du bon coeur mais ceux de l'investisseur avisé soucieux de son bénéfice ?

Quelle cible, quel besoin ? Les professionnels ont besoin d'être informés. Certains ne sont pas prêts à payer pour cela. D'autres hésitent à s'abonner à un journal pour moins de 90 euros par an (hors promotions) mais n'hésitent pas à payer plusieurs milliers d'euros un ramassis d'évidences ou d'élucubrations par un cabinet de consultants. D'autres, enfin, acceptent de payer un journal pour le service qu'il rend. Je pense que seuls ces derniers doivent intéresser la presse papier. La publicité est trop aléatoire, aujourd'hui, pour être une base sérieuse de financement. Si un journal refuse une diffusion papier gratuite (hors envois promotionnels limités dans le temps), sa diffusion baisse évidemment. Certaines lettres confidentielles vivent très bien avec des tarifs à faire pâlir les dirigeants de journaux à forte diffusion. L'absence totale de publicité est un argument de vente fort justifiant un prix élevé (un certain Canard coûte 1,20 euro pour 2 cahiers de papier de basse qualité en noir et blanc… sans publicité. C'est le prix de magazines bien plus volumineux, sur papier glacé et en couleur !).

Quel produit pour quelle cible avec quel financement ? Le besoin d'information des professionnels peut être adressé en trois types de produits : Internet (web, lettres électroniques), journal papier et les "évènements" au sens large (séminaires, présentations commerciales, salons…). Lorsqu'il existe une communauté assez homogène aux besoins d'information clairs et précis, il est possible de combiner ces trois produits de manière cohérente. Certains commencent à le faire mais sans aller au bout de la logique.
Le web répond à deux besoins différents et antagonistes : l'actualité immédiate et le fonds documentaire (avec des services associés d'exploitation). Pour l'actualité immédiate, les lecteurs ne sont plus prêts à payer et le financement doit être publicitaire : c'est le principe des dépêches sur un fil d'actualité d'un site à la plus large audience possible. Le fond documentaire, par contre, peut être payant car il a une valeur ajoutée forte.
Il faut casser la logique du Tout-Gratuit. L'information a un coût, elle apporte un bénéfice au lecteur, elle doit donc avoir un prix en rapport. Les Echos y arrivent très bien. Et tant pis pour ceux qui ne veulent que du gratuit : ils n'auront plus que le fil d'actualité sur Internet…
L'apport de la presse papier de type magazine (hebdomadaire, mensuelle…) devra être délivré à ses abonnés mais aussi récupéré sous forme de fonds documentaire sur le web payant. Certains annonceurs pourront le cas échéant sponsoriser la mise à disposition de dossiers gratuitement sur le site "ouvert au public".
Restent les évènements. Actuellement se développent des "évènements" sponsorisés, gratuits pour les participants. Pour l'instant, le modèle semble être porteur. Mais le contenu forcément en partie publicitaire finira sans doute par lasser le public désireux d'informations de qualité. Je crois au développement de séminaires payants, sans contenu orienté.
Quand je dis que tout cela doit être mené d'une manière cohérente, c'est qu'il me semble que la marque associée à un titre de presse papier est une garantie pour le web comme pour les évènements. Si le titre disparait, la valeur propre des deux autres pieds du triptyque baisse. La synergie des trois pôles est créatrice de valeur.
Au delà du seul marketing, le partage du fonds documentaire est une source de synergie. Et un journaliste fait son métier lorsqu'il anime un séminaire car son métier, c'est informer ! Alors, enquêter pour, à la fois, écrire des articles, l'enrichir avec des liens vers des sources externes, constituer des dossiers documentaires et animer un séminaire (où il peut faire dialoguer des experts ou des témoins avec la salle) sur le même sujet, c'est tout de même plus cohérent que de ne faire que la moitié ou le tiers de ce travail et faire faire le reste par d'autres, qui devront reprendre de zéro ! La limite à cela, c'est le fil d'actualité qui est un travail très particulier et qui nécessite d'être fait par des journalistes relativement dédiés.

Une petite conclusion… Je crois au besoin d'information. Je crois donc à la valeur économique du travail journalistique. Je crois à "l'industrie de l'information". Mais je crains que, faute de capacité à relever les défis, faute d'investisseurs astucieux, faute de vision partagée par tous les acteurs, la presse spécialisée disparaisse petit à petit en France. Il ne s'agit pas de désigner des coupables. Nous sommes tous -patrons de presse, journalistes, lecteurs- coupables. Mais je crois, moi, à la rémission.
Sans doute chacun se sentira orphelin le jour où son journal préféré n'arrivera plus sur son bureau (sous forme papier ou électronique). Et là, il sera trop tard.
A vot' bon coeur m'sieurs dames…

Laisser un commentaire